Rues et places de Paris
Cette rubrique vous livre les secrets de l'histoire des rues et places de Paris : comment elles ont évolué, comment elles sont devenues le siège d'activités particulières. Pour mieux connaître le passé des rues et places dont un grand nombre existe encore.
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RUE BÉRANGER
IIIe arrondissement de Paris
(Histoire de Paris rue par rue, maison par maison, Charles Lefeuve, 1875)

Notice écrite en 1860. La formation de la place du Château-d'Eau, aux dépens de la moitié des numéros pairs du boulevard du Temple et de plusieurs de ses numéros impairs, n'était que décidée, et la rue de Vendôme ne portait pas encore le nom de l'illustre habitant qu'elle avait perdu depuis peu d'années. Commençant : rues de Franche Comté et Charlot, 83. Finissant : rue du Temple, 180. Historique.
Précédemment, rue de Vendôme. Origine du nom : Jean Pierre de Béranger (1780-1857), chansonnier français ; est mort au n° 5 de cette rue.

– L'Intendant de Paris. – M. Delahaye. – La Spéculation de Jean Beausire. – Le Mis de Grosbois et de Saint-Priest. – Le Cie de Narbonne. – Les Filles du Sauveur. – Le Jeu de Paume. – Le Boulevard du Temple en 1652, en 1739, en 1785, en 1803, en 1810 et en 1860.

Sous la commanderie du grand prieur Philippe de Vendôme, à la fin du XVIIe siècle, la rue de Vendôme s'ouvrait sur un terrain provenant du prieuré du Temple. Au comte d'Artois, successeur de Philippe de Vendôme, appartenait encore dans cette rue, au moment de la Révolution, le n° 19, qui dépendait de l'hôtel Boufflers, sis dans l'enclos du Temple.

Berthier de Sauvigily, intendant de la généralité de Paris ; avait dans sa propre maison, mais aux frais du roi, ses bureaux et son domicile rue de Vendôme. L'hôtel avait pu être Beausire. Indubitablement le fermier général Durey d'Arnoncourt y commandait en 1762, et l'une des deux propriétés latérales lui appartenait aussi, l'autre étant plus petite et au charpentier Godin. Mme Lamotte, née La Ferté, avait alors sur la même rangée deux maisons, dont la première n'était séparée que par une ou deux de la seconde, qui avait de l'importance et qui touchait à la maison de la fontaine, rue du Temple, également en la possession de Mme Lamotte. M. Berthier de Sauvigny était neveu d'Orry, contrôleur général des finances ; il avait épousé la fille de M. Durey d'Arnoncourt. Adjacent à l'Intendance de Paris, du côté de la rue du Temple, était en un temps le bureau des carrosses pour Beauvais et pour Fontainebleau. L'hôtel de l'intendant a passé plus tard au comte Friant, général de l'Empire, dont la Restauration accepta tout d'abord Ies services, mais qu'elle dut mettre hors des cadres après le revirement des Cent-Jours. C'est actuellement la mairie du IIIe arrondissement.

Le fermier général Marin Delahaye tenait de son père, Salomon Delahaye des Fossés, qui avait été fermier particulier de M. de la Roche-Guyon, deux maisons de cette rue, 5 et 7, et il habitait la première. Ses neveux, car il avait deux frères, ont hérité de ses richesses. Les maisons Delahaye avaient été à Michel de Roissy, receveur général des finances de Bordeaux, qui les avait acquises en 1736 de Jean Pujol, greffier du conseil, privé. Et Pujol avait fait bâtir sur des places qui provenaient de Gabriel-Dezègre et de Michel Richer, maître maçon, ce dernier comme cessionnaire de Berger, conseiller du roi, payeur de rentes, qui avait eu directement pour vendeur Jean Beausire.

Une spéculation considérable avait été faite sur les terrains, dans le quartier du Temple, par Jean Beausire, et le succès n'avait pas répondu assez promptement à son attente pour que ses créanciers ne vendissent pas, en son lieu et place, les lots restés vacants. L'importance du personnage n'était-elle pas en rapport, au surplus, avec celle de son entreprise ? Jean Beausire, conseiller du roi, maître général des bâtiments de S. M., ponts et chaussées de France, garde de la juridiction des bâtiments et maître des œuvres, garde et ayant charge des fontaines publiques de la ville de Paris, et Contrôleur de ses bâtiments, avait acquis, des prévôt et échevins, le 17 août 1695, toutes les places vaines et vagues depuis la berge de la petite avenue du Calvaire jusqu'au au point de la rue du Temple où se tenaient les commis de la barrière. Ce maître des bâtiments et son fils, Jean-Baptiste-Augustin Beausire furent dans la suite chargés de faire le toisé de toutes les maisons à porte cochère étant hors de l'enceinte de la ville de Paris et dans les faubourgs d'icelle, en exécution des lettresnpatentes du roi données le 18 juillet 1720 et réglant les limites de ladite ville.

Les créanciers de Jean Beausire avaient notamment cédé des terrains de la rue de Vendôme à Gabriel Dezègre, dans la sous spéculation duquel s'étaient intéressés Jacques Malo, conseiller au grand-conseil, Pierre Savalette, Jean Pujol et Abraham Peyrenc. Celui-ci, au n° 3, était l'auteur des propriétaires Peyrenc de Moras, maître des requêtes de l'hôtel, et Peyrenc de Saint-Priest, conseiller au parlement, qui eurent pour héritier le ministre d'État Peyrenc de Moras, marquis de Grosbois et de Saint-Priest. Mme de Boismilet et M. de Meulan, son gendre, ne furent que des locataires pour ce ministre, à qui succéda Bergeret de Trouville, directeur des finances du roi, comme propriétaire de ladite maison et d'une autre contiguë, donnant rue Charlot. Ainsi s'explique le mieux du monde que le 3 et 5 aient l'air des deux moitiés d'un même hôtel. Le nremier de ces deux immeubles est qualifié hôtel d'Arbonne dans une espèce de Guide imprimé en 1813 ; il n'y a que lapsus dans le texte, s'il s'agissait de l'habitation du comte Louis de Narbonne, ambassadeur à Vienne, ancien ministre de la guerre. Un appartement de l'autre maison recevait, au milieu de l'année 1857, le dernier soupir de Béranger, le plus grand chansonnier de tous les temps.

A. Savalette, à Malo, aux Dezègre avait été aussi bien l'emplacement du 83 de notre rue Charlot, élevé par Charles Poullain, sculpteur-marbrier, directeur de l'académie de Saint-Luc.
Le maître-général des bâtiments du roi avait fait commencer pour son propre compte l'édification de l'hôtel qui chevauche sur l'autre angle de la rue Charlot ; Dezègre en avait pris possession avant l'achèvement des travaux.

Les filles du Sauveur, dont la communauté avait été fondée par Mme Desbordes pour procurer un asile de repentir aux femmes de mauvaises mœurs, occupaient, rue de Vendôme, une construction quadrilatérale depuis 1704. Les religieuses hospitalières de Saint-Thomas-de-Villeneuve dirigeaient, dans les derniers temps, l'établissement. Le général baron Darriule, qui était parti simple soldat de son village, dans le Béarn, n'entra là qu'en propriétaire et bien après le départ des sœurs son compatriote Henri IV eût préféré s'y présenter avant. En l'année 1825 on a percé le passage Vendôme, sur les deux ailes duquel il reste des corps du bâtiment inauguré par les filles du Sauveur.

Entre la rue de Vendôme et le boulevard du Temple s'allonge l'étroit théâtre Déjazet. Le public dans la salle n'a pas ses coudées franches, ce qui n'empêche pas de jouer sur la scène des pièces à spectacle, avec trucs, changements à vue, agréments hydrauliques, suspension de femmes et feux de Bengale. Heureusement l'esprit est de la partie, et surtout de la repartie, lorsqu'on en revient au simple vaudeville. Aussi bien, il faut en convenir, le meilleur acteur de Paris est à présent Mme Déjazet. Il y a peut-être vingt années qu'elle ne progresse plus dans son art, mais elle n'a jamais mieux chanté, plus galamment troussé un compliment, mieux mimé un sous-entendu elle dure, et tous les autres passent. De la maison où se donne son spectacle la façade sur le boulevard est de plus ancienne origine que toutes celles des théâtres d'en face la salle elle-même tient la place de l'ancien jeu de paume du comte d'Artois. L'architecte Bellanger y avait ménagé à monseigneur de petits appartements sur le boulevard anti-chambre, salle à manger et salle de billard au rez-de-chaussée, salons de jeu et chambre à coucher au-dessus. Il y avait, de l'autre côté, des remises et une écurie pour 5 chevaux. La propriété appartenait à Charrière, paulmier du prince et le président Pâris en avait une contiguë.

Jean-Baptiste Secrétain, écuyer, sieur de la Pommeraye, porte-manteau du roi, avait acheté en 1707 des créanciers de Jean Beausire et de sa femme, née Letrolleur, un terrain tenant au domaine des filles du Sauveur.

La même année avait vu le marquis de Saint-Hérem, gouverneur et, capitaine des chasses de Fontainebleau, pareillement entrer en possession d'une villa instaurée par feu Michel David sur deux places, la première acquise de Jean Beausire, sur la rue de Vendôme, et l'autre de Jean Pigal, menuisier, sur la rue du Temple. Le marquis y tenait à Savary d'une part, à Corquoison de l'autre, et, son jardin régnait en terrasse sur le Cours, c'est-à-dire sur le boulevard du Temple.

Des deux propriétés attenantes à l'hôtel Saint-Hérem, celle qui formait l'encoignure mesurait ses 60 toises, et la porte bastionnée du Temple, démolie en 1684, avait empiété sur son territoire. Jeanne Claude Pathuy, fille majeure, en devint avant peu propriétaire et ne tarda pas elle-même à vendre à Maximilien Titon, chevalier, seigneur du comté de Châteauneuf, inspecteur général des fabriques et magasins des armes, demeurant à l'Arsenal.

Mais puisque le boulevard du Temple est sur le point de perdre ce qu'il a de plus caractéristique, avec la moitié de son autre rive où se pressent sept autres théâtres, aidons à prononcer son oraison funèbre en rappelant les principales de ses transformations depuis l'an 1662.

Quatre moulins, à cette date, surmontent une butte entre la porte du Temple et ce qui sera un jour le passage Vendôme ; rien de plus n'est visible sur l'une et l'autre rives. Le plan de1739 n'y montre encore tout le long de la rue de Vendôme que les murs de quelques jardins et deux maisons, dont une grande, où se trouve aujourd'hui le restaurant Bonvallet. Quatre ou cinq autres, moins importantes, bordent alors le Cours, entre la rue Charlot et celle des Filles-du-Calvaire ; mais il n'en existe que deux du côté qui touche aux fossés du Temple, celle du marchand de vin Hainsselin, dont le petit-fils sera limonadier, et une autre, contiguë à cette construction d'encoignure, sur la rue du Faubourg du Temple. Tout le terrain qui suit, en allant jusqu'au point où s'ouvrira plus tard la rue de Crussol, a été adjugé en l'année1716 par la Ville à Brossard, jardinier fleuriste, qui le cultive. Brossard vend à Judith Prévost, femme de Mathurin Chavanne, procureur du roi, et leur fils, Jacques Chavanne, conseiller au parlement, en fait des lots.

Cependant l'hôtel Chavanne a surgi près de la première couple de bâtisses ; le magistrat en transporte la propriété, en 1776, à religieux seigneur Claude Rouvroy de Saint-Simon, chevalier de Malte, grand'croix de l'ordre. Celui-ci meurt, n'ayant pas longtemps joui. Jacques François Le Bailli d'Argenteuil, procureur général de l'ordre de Malte, receveur du vénérable commun trésor au grand prieuré de France, et en cette qualité ayant droit de recueillir les dépouilles des religieux frères qui décèdent dans ledit ordre, et tous leurs rentes, biens, meubles et immeubles, passe contrat de la propriété, dès 1778, à Joseph-François Foullon, comte de Morangis. Louis-Bénigne-François Berthier, intendant de Paris, a pour beau-père ce conseiller d'État, commandeur et secrétaire-greffier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, et tous les deux sont au nombre des premières victimes de la Révolution.

Des vainqueurs de la Bastille hissent Berthier à la lanterne, après lui avoir fait baiser la tête isolée de Foullon, qui vient de subir le même sort. Cet adieu, intermède d'un supplice à l'autre, ne relie-t-il pas historiquement l'hôtel de la rue de Vendôme à celui du boulevard du Temple ? N'ont-ils pas eu le même deuil à porter, tant le second message de mort a suivi de près celui dont il semblait l'écho ? Sur les débris de l'hôtel Foullon Alexandre Dumas a élevé le Théâtre Historique, aujourd'hui Théâtre Lyrique.

Que si nous passons en revue les autres acquéreurs de Jacques Chavanne, nous trouvons, immédiatement après Foullon, Jean Guillaume Curtius, peintre et sculpteur de l'académie de Saint Luc, dont le cabinet de figures de cire était célèbre Tuffaut, son successeur, montrait aussi une chemise portée par Henri IV.

Nicolas-Médard Audinot, avec son théâtre de l'Ambigu-Comique, inauguré le 9 juillet 1769, n'était séparé de Curtius que par une grande maison : cet entrepreneur de spectacle commença par faire travailler des marionnettes, puis des enfants, et les enfants grandirent, comme sa fortune. Après un incendie, en 1829, le théâtre de l'Ambigu changea de place les Folies Dramatiques, à deux ans de là, prenaient l'ancienne. Audinot touchait, d'autre part, à son émule Nicolet.

La troupe de cet autre directeur portait le titre des Grands-danseurs-du-roi depuis qu'elle avait été jouer devant Louis XV, chez Mme Dubarry, en 1772, c'est-à-dire six années après la prise de possession de sa place au boulevard. Les entr'actes étaient remplis chez Nicolet par des équilibristes, qui se flattaient d'aller toujours de plus fort en plus fort, et Taconnet, tout en faisant fureur dans les rôles à tablier, composait une partie des pièces. Après la mort du directeur, dont la femme avait été belle, même dans le rôle de Jeanne d'Arc, qu'elle était loin de remplir à la ville, son spectacle se convertit en théâtre de la Gaîté. Ribié, qui en devint directeur, en 1795 et l'appela quelque temps théâtre d'Émulation, habitait une maison dont la physionomie est demeurée la même en ce temps-pi, le ne 56 : ce parvenu, ruiné trois ou quatre fois, a signé avec Martainville la pièce du Pied de mouton, dont le succès fut énorme et qui fit de l'acteur Dumesnil un niais par excellence. Au reste l'Almanach des Spectacles de 1791 parlait ainsi du théâtre Nicolet :

« Ce spectacle est d'un genre tout à fait étranger aux autres ; on y allait autrefois pour y jouir d'une liberté qu'on ne trouvait nulle part ailleurs. On y chantait, on y riait, on y faisait une connaissance, et quelquefois plus encore, sans que personne y trouvât à redire ; chacun y était aussi libre, que dans sa chambre à coucher. Aujourd'hui la bonne compagnie commence à changer un peu le ton de ce spectacle. »

Au milieu du règne de Louis XVI, les théâtres d'Audinot et de Nicolet font encore partie des Jeux du boulevard du Temple ; mais ceux-ci comportent plus grand nombre des places vagues, réservées plus loin aux parades des Bobèches et des Galimafrés, dont les salles de spectacle se taillent dans la toile à matelas, et des maisons exploitées par des pâtissiers, débitants de vin ou de bière. Le plus gros propriétaire y est Poilloux de Saint-Mars, seigneur du Petit-Saint-Mars, gentilhomme du duc d'Orléans, à cause de sa femme, Antoinette-Julie Chavanne, fille du conseiller au parlement.

Établi en face du café Turc, le limonadier Savrillat aura bientôt Émery pour successeur sa maison a été fondée par Liédat sur un des lots de Jacques Chavanne. Vient à la suite Jacques-Julien Bancelin, marchand de vins traiteur, à titre d'adjudicataire de la maison de Leprince, pâtissier traiteur, exproprié sur les poursuites de Lapostolle, son créancier et son confrère. Le jardin de Bancelin prend un peu plus d'espace que les tonnelles des maisons adjacentes ; c'est l'établissement qui rivalise avec le Cadran-Bleu ; du coin de la rue Charlot, où Fanchon la vielleuse chante les couplets de Collé, de Piron, et où l'un des Bancelin remplacera lui même Lebaigue, successeur d'Henneveu.

Croyez-vous, au surplus, que ce Cadran-Bleu ait toujours eu le rang de cabaret de premier ordre ? Il à commencé par n'être qu'un bouchon de bière, dans une maisonnette appartenant au comte de la Vieuville, puis à Jean Bapst, ainsi que la maison d'à côté, rue Charlot. L'établissement doit sa transformation à une clientèle nouvelle, que lui fournit encore le champ de foire permanent dont il est le pavillon de refuge par excellence.

Avant la Révolution, les plus grands seigneurs n'aimaient-ils pas à prendre leur part des plaisirs populaires ? Malgré cela, le directoire secret de l'insurrection du 10 août tient sa seconde séance au Cadran-Bleu, et c'est d'une maison habituée aux parties fines, aux soupers d'après le spectacle, aux dîners et aux bals de noces, que part nuitamment le mouvement qui décidera, le lendemain, du sort de la monarchie.

Charonnat, marchand de vins traiteur, possédait aussi deux maisons vis-à-vis de la rue Charlot, et Gaudy, mercier de la rue des Prêtres-Saigt-Germain-l’Auxerrois, en a acheté une. Dans laquelle des deux s'est ouvert le théâtre des Elèves de l'Opéra le 7 janvier 1779 ? La même salle, a été depuis celle des Variétés Amusantes, du Lycée Dramatique, du Panorama Dramatique et Lazari. Mais le nom de l'arlequin Lazari a été repris par un nouveau théâtricule du voisinage, en l'année 1821.

Bancelin, frère du précité, était en face du Cadran-Bleu. Suivaient Piat, pharmacien, et la veuve Alexandre, tenant le café Ozouf, puis, Pawson, fabricant de papiers peints à Londres, dont la succursale à Paris avait pris la place d'un café. Delahogue, qui avait tenu ledit café, était propriétaire de deux maisons plus loin, séparées l'une de l'autre par la propriété d'un tiers. La façade de la dernière, se tournant dans le sens de la rue de Crussol, regardait la Bastille, qu'elle ne devait plus longtemps voir ; le bal de la Galiote, ayant là son entrée, n'en a dansé que plus à l'aise, mais tout auprès d'un corps de garde, conduisant à d'autres prisons moins réservées aux grands seigneurs.

La liberté des théâtres, proclamée en 1791, a attiré au boulevard du Temple un si grand nombre de spectacles que Brazier lui-même en oublie, dans son ouvrage sur les petits théâtres. Le livre de ce vaudevilliste confond à tort le Jardin-Turc avec Paphos, dit aussi le Jardin-des-Princes, au ci-devant hôtel Saint-Hérem, que touchait, pendant le Consulat, une manufacture de porcelaine, tenant à angle de la rue du Temple. Des bals se donnaient à Paphos mais c'était principalement une maison de jeu. On voyait alors réunis sur ce boulevard là Gaîté, l’Ambigu, le théâtre des Nouveaux Troubadours, les Délassements-Comiques (spectacle fondé sous Louis XVI, mais plus près de l'hôtel Foullon que le petit théâtre actuel du même nom) ; les Variétés Amusantes, le Théâtre sans Prétention,(qu'avait créé un grimacier et où se montraient surtout des marionnettes ; Mme Saqui plus tard y dansait sur la Borde ; ce sont maintenant les Délassements Comiques) ; le cabinet de Curtius (transféré où se trouvent à l'heure qu'il est les Funambules), Paphos, le Jardin-Turc, le Colisée, le Jardin-d'Hébé la Galiote ; le jeu de paume de Cacheux et de Martinet plus les cafés lyriques de la Victoire, Yon, des Arts, Rager et Godet.

Presque à l'entrée de la rue du Faubourg-du-Temple se donnaient en ce temps-là les représentations équestres du cirque Astley, puis Franconi, qui ne s'est installé sur notre boulevard qu'en 1827. De nombreux pâtissiers, en outre, vendaient, d'un côté et de l'autre, des galettes avec un grain de sel, des croquets et des échaudés, qui donnaient soif, rien qu'à les voir, les marchands de coco de s'en frotter les mains.

Un décret de 1807 ayant réduit le nombre des théâtres, le boulevard du Temple s'en est ressenti défavorablement. Il n'avait déjà que trop perdu de saltimbanques, de grimaciers, de diseurs de bonne aventure et de chanteurs en plein vent. Néanmoins, près du Château-d'Eau, près de la Galiote et devant les théâtres, il en restait pour charmer les ennuis des bonnes d'enfants, que laissaient désœuvrées les guerres lointaines de l'Empire.

Il y en avait encore assez pour faire arriver en retard certain employé, dont c'était le chemin pour se rendre aux Droits-Réunis, rue du Temple.

Français de Nantes, qui était à la tête de cette administration, épargnait ordinairement toute réprimande à ses subordonnés, qui cultivaient, pour la plupart, les lettres ; mais celui-là en abusait si fort que le directeur général entreprit une bonne fois de lui donner, comme on dit, un savon.

– Monsieur le comté, répondit l'employé, si je viens tous les jours trop tard, ce n'est pas mauvaise volonté, c'est la faute d'un polichinelle, dont les lazzis et les gambades me retiennent au passage, sur le boulevard du Temple ; quand je m'arrête devant lui, je n'en ai pas pour moins d'une heure.

– Mais alors, répliqua Français de Nantes, vous avez dû m'y rencontrer souvent.

Et la semonce en resta là.



 

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